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Cinéma


Film de Marco Bellocchio   Vers la fiche de Marco Bellocchio



Le sourire de ma mère
(L'ora di religione)

2001 - 1h42

Le sourire de ma mère (L'ora di religione)



Scénario : Marco Bellocchio
Directeur de la photographie : Pasquale Mari
Compositeur : Riccardo Giagni
Monteuse : Francesca Calvelli
Chef décorateur : Marco Dentici


Sergio Castellitto : Ernesto
Jacqueline Lustig : Irene
Chiara Conti : Diana
Alberto Mondini : Leonardo
Gianni Schicchi : Filippo Argenti
Maurizio Donadoni : le cardinal Piumini
Gigio Alberti : Ettore
Bruno Cariello : Don Pugni
Renzo Rossi : Baldracchi
Piera Degli Esposti : Tante Maria
Donato Placido : Egidio
Gianfelice Imparato : Erminio
Pietro De Silva : Curzio Sandali
Toni Bertorelli : Bulla



Genre : Drame

Ernesto est un peintre reconnu, illustrateur de contes pour enfants, séparé de sa femme Irène, père du petit Leonardo auquel il est profondément attaché. Il apprend par le mystérieux Don Pugni, secrétaire du non moins énigmatique Cardinal Piumini, que l'Eglise veut sanctifier sa mère. Ernesto est choqué par cette nouvelle, non seulement parce qu'il réalise qu'on l'a tenu dans l'ignorance au sujet de sa famille, mais aussi parce que cet événement est en complète opposition avec sa vie d'artiste, d'homme libre et athée.
En l'espace de quelques heures, les pressions et les démarches pour qu'il participe au processus de béatification s'intensifient. Les conflits explosent. Le souvenir de sa mère et de son sourire le plonge dans un désarroi qui va le pousser à reconsidérer son passé et à vivre différemment le présent.

Le sourire de ma mère (L'ora di religione: Il sorriso di mia madre)
Le sourire de ma mère (L'ora di religione: Il sorriso di mia madre)
Image du film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"

ENVOÛTANT BELLOCCHIO…
Bellochio se confond avec Ernesto, l’artiste peintre du "sourire de ma mère " en filmant avec sensualité, le mystère d’une vie. Envoûtant…
Inclassable, étrange, envoûtant, tels sont les qualificatifs qui viennent spontanément à l’esprit après la projection du film de Marco Bellochio : Le sourire de ma mère. Le ton chaud des images (magnifique travail de la photo de Pasquale Mari), du décor ; les ralentis, la présence continue de la musique, religieuse, le jeu de Sergio Castellito, en apesanteur, l’originalité même du sujet (la béatification d’une mère), contribuent à créer une atmosphère hors du temps, suspendue, quasi inexprimable.
Ce film appartient avant tout au domaine des sens, du ressenti, du sensuel, de l’artistique au sens premier du terme…
Ce film est à vivre, à expérimenter plus qu’à analyser. Bellochio lui-même dit que le style dans ce film là, vient " après ", bien après ; qu’il a peut-être réalisé là, une sorte de " polar étrange ", certainement pas un film onirique. Ce serait simpliste de le définir comme cela, précise-t-il. Le terrain de la définition de l’œuvre est donc imprécis, ce qui lui confère force et singularité.
" Si Dieu est partout alors je ne suis pas libre " analyse Léonardo du haut de ses sept ans, le fils d’Ernesto, artiste-peintre et protagoniste principal de l’histoire. En effet, c’est de Liberté dont il s’agit dans ce film : liberté intellectuelle, artistique ; liberté de pensée et de vivre en général.
D’ailleurs, Ernesto n’efface-t-il pas de son ordinateur dans une belle séquence picturale, monuments, saints, statues, représentations diverses pour dessiner à la place, un oiseau dans le ciel ? Quel symbole de liberté plus explicite que celui-là ? Il ne veut pas de Père, pas de mère, pas de Guide, Ernesto. Il est athée et l’affirme au Cardinal qui le reçoit au sujet de la béatification de sa mère assassinée par son frère fou…
Etant le dernier de la famille à apprendre la décision pontificale, Ernesto en est d’autant plus choqué.
Il entre alors dans une dimension nouvelle de sa vie, totalement inconnue de lui jusque là : celle du mystère, au sens du secret mais aussi au sens religieux du terme.
Pourtant, dans son environnement, tout semblait le porter déjà vers cela. Les fenêtres du bel appartement-atelier où il vit seul, sont des vitraux colorés. Les murs, le mobilier, ont une teinte rouge pouvant rappeler le sang du Christ, le sacrifice. Et l’Art qu’il exerce ne peut-il pas en quelque sorte, se rapprocher du religieux, du sacerdoce ? Aussi, quand Ernesto apprend la sanctification future de sa mère, abasourdi, remué, il ferme les volets de son bureau afin de se retrouver, se recueillir dans le noir…Dans le même ordre d’idée, son fils le questionne sans cesse sur la religion, le Pape, l’existence de Dieu car il suit des cours de catéchisme à l’école primaire. Ernesto est donc en permanence, ramené à la religion qu’il rejette pourtant.
Le titre italien même du film est clair à ce sujet : L’Ora di religione, qui est aussi L’heure pour notre protagoniste, de se poser la question centrale du sens même de toute sa vie... Ernesto ne va pas tarder non plus, à tomber amoureux de celle qu’il croit être, par malentendu, le professeur de religion de son fils, " une femme belle, très belle ", dit-il, ce qui contredit totalement son opinion, sa vision de la croyante de base. Jusqu’à présent, il pensait qu’une telle personne ne pouvait être que laide, repoussante et forcément dépassée…
Ernesto est donc chamboulé dans ses préjugés, ses idéaux, ses convictions les plus profondes mais cependant il ne doute pas vraiment de l’existence de Dieu. Il est et demeure malgré tout, un athée convaincu. Il conserve d’ailleurs jusqu’au bout, ce sourire moqueur, incrédule, le même qu’avait sa mère, comme on le lui précise souvent…
Derrière lui et quelques autres personnages plus blasphémateurs, comme le Comte Bulla qui rêve d’une Monarchie absolue contre le pouvoir tout puissant du Pape, Bellochio se cache, tout en nous livrant des idées personnelles. Il critique finement et sans en avoir l’air, le pouvoir tout puissant et plein de contradictions de l’Eglise Romaine qu’il n’épargne donc pas.
A plusieurs reprises, avant la décision définitive de sanctification de la mère, il montre en plan large frontal, les représentants du Vatican en rangs serrés-alignés, visages sévères. Sur une musique autoritaire, sans appel, ils incarnent un véritable tribunal.
Bellochio démontre également parfaitement, comment la famille d’Ernesto fabrique l’histoire idéale de cette mère, calcule les avantages matériels à retirer d’une telle béatification… Ils sont prêts à travestir la réalité, à mentir, à faire mentir le frère fou, sans scrupules, tandis qu’Ernesto, l’athée, l’artiste, se révolte, confie son peu d’amour pour sa mère…
Le réalisateur nous place donc au cœur d’un petit théâtre plus cruel qu’il n’y paraît, où le Bien, l’intégrité ne sont pas forcément les attributs du croyant, même professionnel. Bellochio, l’artiste, s’identifie certainement et pour une grande part, à la liberté d’Ernesto, remarquablement interprété par son double, Sergio Castellito…
Le dernier plan s’achève sur son fameux sourire énigmatique et la voix pure, religieuse, la musique, divine, présente tout au long de l’œuvre. La frontière entre Art, liberté et religion n’est donc pas si claire, nous dit Bellochio…
Le sourire de ma mère est un film dans lequel il faut entrer sans résistance. Se laisser porter est la meilleure des attitudes, sans chercher à tout prix la signification, le raisonnement ou la défaillance.
Et si parfois le propos est confus, c’est plutôt d’un flou artistique dont il s’agit, comme en photographie, car ce film-là mérite de se voir, se vivre comme une œuvre d’Art, la sensibilité en éveil.
Lydie FERRAN



Image du film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"     Image du film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"

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Difficile, en 2002, d'imaginer point de départ plus incongru: par un après-midi de printemps, un artiste peintre reçoit la visite d'un mystérieux ecclésiastique qui lui apprend que sa mère va peut-être être canonisée. Agnostique convaincu, Ernesto Picciafuoco est profondément ébranlé par cette nouvelle qui, en l'espace de trois jours, va bouleverser profondément ses rapports avec sa famille, la vision qu'il a de lui-même et du monde. Cet événement, qui semble tellement éloigné des préoccupations du monde contemporain, va pourtant être à l'origine d'une réflexion tout à fait moderne, que le cinéaste suggère par les moyens propres du cinéma: une fois le messager parti, Ernesto délaisse l'ordinateur sur lequel il travaillait, ferme les volets, et se réfugie dans l'angle de son atelier, devant un mur tapissé de rouge sombre; cette couleur, que l'on retrouvera souvent dans le film, évoque les dominantes de certains tableaux religieux, mais aussi le sang, la chair. Le personnage semble alors perdre ses repères et replonger dans son passé, dans les profondeurs vénéneuses de la grande maison bourgeoise où sa mère est morte, plusieurs années auparavant, assassinée par Egidio, le fils à moitié fou dont, dans sa "stupidité", elle ne voulait pas reconnaître la maladie. Comme il l'avait fait en 1965 avec Les Poings dans les poches, Marco Bellocchio règle ici ses comptes avec la famille, l'Eglise et la norme sociale; mais à la rage adolescente et survoltée de son premier film a succédé, trente-cinq ans plus tard, une distance critique, un détachement non dénué d'humour.
La première scène du film, avant l'apparition d'Ernesto, énonce en termes simples ce problème que pose le rapport aux valeurs établies: une jeune femme, un peu inquiète, voit son fils de huit ans aux prises avec un ennemi imaginaire: c'est Dieu lui-même que le petit garçon veut ainsi maintenir à distance, car sinon, dit-il, "il ne me laissera jamais tranquille". La mère sourit et tente de calmer l'enfant, d'atténuer sa révolte. Le combat solitaire du petit Léonardo annonce celui que va livrer Ernesto, son père. Les deux scènes d'ouverture ont donc entre elles un lien étroit, mais le triangle père-mère-enfant s'y trouve néammoins dissocié, et les réactions différentes des deux adultes face au problème de la religion annoncent leurs divergences futures. Ernesto, en effet, semble n'avoir que peu de rapports avec sa famille, ses tantes, ses frères, et son parcours d'artiste est admis par eux, mais n'est guère compris. Au contraire Irène, sa femme, dont il est pourtant séparé, reste en liaison avec le clan familial, organise des repas de retrouvailles; "pièce rapportée", désireuse de maintenir un lien avec l'époux qui s'est éloigné d'elle, la jeune femme retrouve instinctivement les tenues sombres et le rôle que la tradition italienne attribue à l'épouse: soin des enfants, mais aussi préservation de la norme, du lien avec la religion, des rites familiaux et de la morale conventionnelle. Et comme le reste de la famille, elle va tenter de manipuler Ernesto et Leonardo.
Mais ce que va surtout découvrir Ernesto, c'est la permanence dans la société italienne contemporaine -- celle qui a porté au pouvoir Silvio Berlusconi -- de cette emprise de la tradition, des valeurs patriotiques, familiales et religieuses que symbolisent d'une part l'Autel de la Patrie, le Vittoriale, et d'autre part la coupole de Saint-Pierre de Rome, qui tous deux écrasent de leur présence le centre de la capitale. A la vie quotidienne, laïque, consacrée aux petits événements de la vie familiale et individuelle, aux travaux paisibles de la création, se substitue alors un théâtre d'ombres menaçant, un univers à demi-rêvé, dans lequel Ernesto entrevoit le cauchemar que représenterait, à ses yeux, un monde dominé par le pouvoir religieux.
Le réalisateur, aidé par l'excellente interprétation de Sergio Castellito -- naguère metteur en scène de Pirandello et admirateur de Goldoni dans Va savoir, de Jacques Rivette --, nous fait entrer dans ce cauchemar éveillé, nous montre comme une vision réelle et en même temps hallucinée ce monde occulte que découvre le héros. C'est d'abord un salon nocturne envahi de religieuses et de cardinaux, de costumes sombres ponctués de détails blancs ou rouges; le chant sacré distillé par une cantatrice opulente, voilée de dentelle noire, une croix d'orfèvrerie barrant son décolleté laiteux, suggère le trouble hypnotique que peut exercer sur les âmes la liturgie catholique, son mélange de sensualité et de splendeur funèbre. Plus tard, le rendez-vous d'Ernesto avec un haut dignitaire de l'Eglise, le cardinal Piumini, a lieu dans un couvent, dans un réfectoire rempli de miséreux bénéficiant de pratiques charitables qui rappellent celles des couvents du Moyen-Age. Cette scène montre combien le pouvoir de l'Eglise est intangible et combien il est ambigu: la charité est accordée contre la dévotion, la soumission morale. Et d'une certaine manière c'est un marché semblable que propose au héros le cardinal: rejoindre le clan familial, accepter de collaborer à la canonisation de sa mère, pour faire taire sa mauvaise conscience, refouler les pénibles images du passé, la gène d'être, inéluctablement, le fils de cette femme, et en même temps celui qui la juge et cherche à s'éloigner d'elle. Depuis des siècles la soumission à la religion est la réponse à toutes les misères, et l'individu peut gagner la paix en abdiquant son orgueil pour se rallier au choix de la collectivité.
Mais après cet entretien édifiant, une extraordinaire scène de dialogue entre le peintre et l'une de ses tantes va révéler le but caché derrière l'union sacrée de la famille et de l'Eglise. L'important, en effet, n'est pas tant la foi religieuse que la recherche du pouvoir: la mère d'Ernesto, une fois béatifiée, permettrait à sa famille de retrouver le lustre qu'elle a perdu, et une place digne d'elle dans la bonne société romaine. Peu importe alors le mauvais goût avec lequel est reconstituée la mort de la "sainte", dans des images pieuses d'une médiocrité affligeante. Peu importe que l'individu croie à la valeur de cette canonisation, pourvu que la communauté dans son ensemble y applaudisse, et récompense la famille ainsi désignée par Dieu. L'essentiel est de rentrer dans le rang, de jouer le jeu, de manipuler la crédulité des foules et de jouir du prestige qu'apportera l'événement.
Cette scène est le sommet du film, mais aussi son tournant, comme si le cynisme de l'entreprise, ainsi dévoilé, avait libéré Ernesto de ses doutes, l'avait décidé enfin à rester fidèle à lui-même Mais pour cela, il faut d'abord qu'il se connaisse, qu'il affronte les interrogations qu'a soulevées en lui le message du cardinal. Et parce que Bellocchio pratique un cinéma qui repose sur des affrontements, et non pas sur des thèses, ces interrogations vont s'incarner, se traduire dans le comportement de plusieurs personnages, et d'abord dans celui de Léonardo, dont les questions et la révolte traduisent un trouble existentiel qui doit être pris au sérieux: il n'est pas facile pour l'être humain de se libérer de l'hypothèse de la transcendance, de donner aux mystères du monde un autre sens que celui que la religion leur attribue, et peut-être de se résigner à l'absence de sens. C'est pour cette raison qu'Ernesto va s'entretenir avec la maîtresse de religion de son fils -- le titre originel du film est d'ailleurs L'Heure de religion --, et c'est justement cette question que soulève le poème d'Arsenyi Tarkovski -- poète, et père du plus métaphysique des cinéastes russes contemporains -- que la jeune femme lui récite. "Cela n'est pas assez", dit ce poème: la beauté du monde n'est pas une explication suffisante, ne fait pas taire toutes les questions. Une pareille scène explique parfaitement ce qu'est l'agnosticisme, en quoi il préfère laisser les questions ouvertes, sans pour autant mépriser les croyants sincères qui pensent que leur foi peut apporter une réponse.
Mais à ces questions l'amour et l'art vont répondre d'une autre façon. L'amour d'abord, le coup de foudre qu'Ernesto va éprouver, comme par une ironie du sort, pour la maîtresse de religion, cette femme belle comme le jour, dont la grâce et la blondeur lumineuse s'opposent au monde obscur et oppressant dans lequel son désarroi l'a plongé. Mais aussi l'amour qu'il porte à son frère Egidio, l'assassin, le fou reclus depuis des années dans une clinique psychiatrique, et dont la famille veut exploiter le témoignage de manière à favoriser la canonisation de sa victime. Une scène très dérangeante montre les deux autres frères, Erminio et Ettore, développant leurs discours tentateurs face à un Egidio mutique, massif, dont le visage crispé évoque celui de Lou Castel, l'adolescent épileptique et meurtrier des Poings dans les poches . Et quand le malheureux éclate en blasphèmes et en hurlements, Ernesto seul renonce alors à parler, et simplement le prend dans ses bras pour le calmer, lui témoigner cet amour que la mère morte ne savait pas montrer. Et par ce geste "maternel" il parvient enfin à la dépasser, à se libérer d'elle et de son héritage.
Et il est prêt alors à régler ses comptes, à affronter tous les défis. Son itinéraire n'est peut-être qu'intérieur, n'est peut-être que rêvé; le duel que lui impose un aristocrate susceptible n'est peut-être qu'un cauchemar où le héros pourrait se croire plongé en plein XIXe siècle, la dernière étape d'un voyage dans l'histoire d'une famille et dans l'histoire d'une société; mais il marque surtout pour lui une mort et une résurrection symboliques qui lui permettront d'assumer pleinement sa position personnelle. De même, la silhouette furtive de la blonde Diana, investissant l'atelier en l'absence du peintre, n'est peut-être elle aussi qu'un fantasme amoureux; mais l'important est avant tout cette emprise de l'amour, la renaissance qu'il représente, la possibilité qu'il offre à Ernesto de se détacher définitivement d'Irène et de sa famille, et de privilégier ce qui est désormais à ses yeux l'essentiel: le lien avec certains êtres, et avec son art.
Car l'idée de religion, dont le film explore bien des aspects, a finalement plusieurs sens. Même si elle se traduit dans certains rites, dans certaines paroles, la foi religieuse existe finalement peu dans le film; elle reste de l'ordre de l'intime, du secret de chacun. Le pouvoir de l'Eglise, son emprise sur la vie individuelle et sociale, son règne dans le monde, sont au contraire au centre du film, qui rappelle par là le récent Amen de Costa-Gavras, dans lequel l'Eglise était montrée avant tout comme une puissance politique et n'assumait pas ses responsabilités morales. Mais la religion, étymologiquement, c'est aussi ce qui relie l'homme au monde, et à ses semblables. Et c'est au fond la redécouverte de ce lien spécifiquement humain, en dehors de toute relation à la transcendance, qui constitue le sujet profond du film; et c'est aussi le travail que tout individu doit accomplir pour concilier le respect de ce lien et son aspiration à la liberté.
Cette aspiration, caractéristique de l'individu moderne, l'artiste peut la satisfaire dans la création, comme le montre la scène où Ernesto, sur son ordinateur, orchestre la destruction de l'Autel de la Patrie, réalisant ainsi, symboliquement, le rêve de faire table rase de toutes les valeurs traditionnelles. Mais dans la vie réelle il faut conserver le lien avec le frère, le lien avec la femme aimée, le lien surtout avec le fils. Devenir un homme libre, semble dire Bellocchio, c'est tomber amoureux, mais c'est également s'engager dans la paternité, c'est-à-dire dans une complicité joueuse, mais aussi dans la transmission de valeurs. Non pas les valeurs sclérosées, vidées de leur sens, qu'impose la norme sociale, mais les valeurs par lesquelles un indvidu se construit: connaissance de soi, de ses propres inquiétudes, respect des engagements essentiels, attachement à une cohérence personnelle. A la fin du film, Ernesto sait qui il veut être; le fils est devenu père; et il peut désormais se consacrer à un avenir où tout individu s'accomplirait selon sa propre loi, loin du regard de Dieu, dans la conscience de ce qu'il se doit à lui-même.
Catherine Raucy

Le sourire de ma mère (L'ora di religione)     Le sourire de ma mère (L'ora di religione)


Le dernier film de Marco Bellocchio est une fable sur la liberté, sur la résistance d'un homme à des pouvoirs qui essaient de circonscrire l'individu, de lui voler ses gestes et ses paroles afin de le corrompre. Ces instances si violentes, ce sont la religion et la famille. Ce qui fait du Sourire de ma mère un brûlot dont le classicisme légèrement distordu ne saurait dissimuler l'incandescence.
Le titre italien de cette fiction contemporaine est L'Ora di religione - "L'Heure de la religion", celui utilisé en France correspondant au sous-titre original. Elle montre les pressions subites par un artiste-peintre nommé Ernesto Picciafuoco qui refuse de participer à la béatification de sa mère morte, événement accepté et en partie orchestré par les autres membres de sa famille. Il ne faudrait pas pour autant se leurrer. Le sujet de ce film n'est pas une analyse de la place dévolue au christianisme au sein de l'Italie de Berlusconi. Son territoire n'est pas la sociologie. Il s'affirme au contraire du côté de l'individuel, du personnel, de l'intime. Ce dernier mot, peut-être celui qui caractérise le mieux l'émotion baignant ce brûlot à l'aspect fort aimable, est à entendre en deux sens. Il désigne à la fois, par son étymologie, la foi unissant un être à Dieu et, par ses racines, la vie intérieure, la plus en dedans, la plus secrète d'une personne. Ernesto est un être de refus. Pour fuir le monde qui s'impose à lui, athée plein de scepticisme, il se retire dans son atelier comme dans ses pensées. Là, il se repose dans la pénombre de ses souvenirs.
Le dernier film de Marco Bellochio, cinéaste ayant commencé sa carrière dans les années 60 avec Les poings dans les poches, qui déjà parlait de famille et de religion, entretient un lien très fort entre passé et présent. L'ancien y rencontre le moderne à plus d'un titre. Son sujet explicite, la prégnance de la religion dans la vie d'un homme, semble issu des préoccupations d'une autre époque, à tel point que son audace pourrait passer pour de l'incongruité. Les affronts lavés par le sang d'un duel y sont encore d'actualité. La musique, classique dans sa forme, est empruntée à des compositeurs contemporains, entre autres John Adams. L'ordinateur se venge de l'architecture et la peinture de notre temps fait face à la sculpture antique. Bellocchio marque ainsi son appartenance à un cinéma qui, bien qu'au plus près de son époque, n'a pas succombé à l'amnésie si prisée de nos jours. Il revendique l'art comme alliance du classicisme et de la subversion, mariage qui par son improbabilité produit les résultats les plus intenses et fascinants. Dans Le Sourire de ma mère, le monde se nourrit du passé pour mieux duper le présent. Le premier use de la respectabilité que lui attribue le second et s'inscrit en lui, le dévorant de l'intérieur afin de le posséder. Face à cette tentative de corruption, reste la résistance, c'est-à-dire la désacralisation de ce passé tant incertain, tant manipulé mais qui pour autant ne doit pas être oublié - ce qui serait une solution de facilité. Ernesto est l'un de ceux qui mène ce combat, seuls.
Cet homme veut se préserver. Il cherche à être intègre. On lui demande de reconnaître la sainteté de sa mère. Il répond par l'image crue et peu valorisante, mais sincère, qu'il en a gardé. On le sollicite pour manipuler le frère matricide et lui faire avouer le pardon que sa mère aurait dit en ses derniers instants. Il préfère nourrir le mutisme de celui-ci et consolider le mur de sa folie. Par tous les moyens, on essaie de le faire succomber. On va jusqu'à voler sa parole, ses mots. On les détourne, les falsifie, quand on ne tente pas de lui imposer. Comme ce sourire qui semble préoccuper tant de personnes. Tour à tour ligne figée, grossière, artificielle sur le visage de la sainte, ou signe de détachement, de cynisme arboré par le fils non réconcilié, il s'orne de mystère. En fait, il exprime le lien qui attache l'enfant à sa mère et, par conséquent, devient un des enjeux décalés, a priori secondaire mais en fait de première importance au niveau psychologique, des pressions agissant sur Ernesto. Avec constance, on l'interroge sur ce que veut dire ce sourire qu'il affiche à son insu, naturellement, lors des échanges plus ou moins tendus qu'il a avec ceux qui tentent de sanctifier sa mère. Soit on lui en retire le droit de possession, soit on l'oblige à reconnaître qu'il est similaire à celui de sa génitrice. Mais, toujours, l'homme refuse interdits et amalgames.
Il est face à une dictature de l'esprit qui ne cherche pas à lui dénier sa volonté, mais juste son droit à la parole. Elle ne prétend pas violenter, elle emprunte, c'est tout. On ne retire pas à Ernesto la possibilité de penser, on lui demande juste de faire. C'est pire. Car la compromission n'en est que plus insidieuse. Elle s'inscrit en l'être sans qu'il ait l'impression de s'impliquer réellement. Ce pouvoir a la rouerie de séparer le geste de la pensée et même se permet de promettre des avantages, des compensations à ceux qui accepteraient de le faire. Le peintre rejette ce contrat. En son intimité la plus profonde, il veut se garder de la corruption, de l'incohérence, au prix même de l'isolement. Heureusement, il n'est pas révolutionnaire, il ne se croit pas investi d'une mission et n'en reste pas moins homme. Aussi sa préservation se prolonge dans l'amour. Elle se consolide auprès d'un sentiment ambigu, peut-être réel, peut-être fantasmatique. Ernesto vit une romance avec une femme sortie de nulle part, une ensorceleuse au visage d'ange dont les charmes immédiats n'éloignent pas la suspicion. Sa silhouette, Gradiva moderne telle qu'imaginée par Wilhelm Jensen en 1903 dans sa Fantaisie pompéienne, circule comme dans un rêve, silencieuse, légère, désirable. Son apparente pureté ensorcelle. Mais nous ne saurons jamais si elle est rencontre du hasard ou conspiratrice destinée à séduire et manipuler Ernesto. Qu'importe. L'artiste affirme la primauté de la pulsion. Il succombe au pouvoir de la beauté, à ses saveurs bien réelles, simples et concrètes, à une force qui peut entraîner la chute des édifices les plus solides, des laideurs les plus installées. Il suffit que la grâce se mette en marche pour que le monument monstrueux dédié à Victor-Emmanuel s'écroule. Ernesto, tout comme Bellochio, déclare sans bruit, dans une ambiance feutrée l'énergie du plaisir et sa victoire sur la dictature.
Cette affirmation constitue la clé d'une esthétique où se mélange le réalisme et la perception subjective. Le point de vue du personnage principal vient régulièrement distordre la représentation. Il se pose sur le réel et en fait ressortir tout ce qu'il contient de mise en scène. Cette subjectivité déforme le monde pour mieux souligner le droit à l'expression personnelle, que ce soit celle d'Ernesto Picciafuoco ou de Marco Bellocchio. Le cinéaste italien a ainsi intégré à son film des éléments qui lui sont très proches. Plusieurs membres de sa famille apparaissent au générique et il est l'auteur des tableaux désignés comme les plus anciens d'Ernesto. Une manière de dire l'identité très forte liant le personnage à son créateur ; et que cette oeuvre, pour être critique, ne proclame pas obligatoirement la haine de la famille. En fait, Le Sourire de ma mère appelle à l'irrespect face aux pouvoirs, quels qu'ils soient, qui chercheraient à faire fléchir l'individu, à le corrompre en jouant des solennités et de la sacralisation qu'ils se sont accordés ; et à l'indépendance au-delà de toutes les instances - famille, nation, religion, ... - qui essaient de circonscrire. Le message est franc et direct, sa facture libre et belle.
Manuel Merlet.

Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Sergio Castellitto, Jacqueline Lustigdans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"
Jacqueline Lustig, Alberto Mondini, Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Sergio Castellitto, Jacqueline Lustig dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Jacqueline Lustig dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"
Image du film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Chiara Conti dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"
Sergio Castellitto, Gigio Alberti dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Sergio Castellitto, Gigio Alberti dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Sergio Castellitto, Gigio Alberti dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"
Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Jacqueline Lustig, Alberto Mondini dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"
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Sergio Castellitto, Chiara Conti dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Image du film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"
Piera Degli Esposti, Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Jacqueline Lustig dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"Gigio Alberti, Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"

Chiara Conti, Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"   Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"   Jacqueline Lustig dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"

Chiara Conti dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"   Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"   Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"

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Sergio Castellitto dans le film "Le sourire de ma mère (L'ora di religione)"


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